24/11/2012

L’ordre moral

 

L’ordre moral

Nombre d’esprits chagrins se plaignent aujourd’hui qu’il n’y ait « plus de morale ». Curieuse antienne. Plus de morale ? Mais on y est plus que jamais plongé ! La morale envahit tout de nos jours. Mais ce n’est pas la même.

Il est vrai que beaucoup de nos contemporains s’estiment affranchis de toute règle morale. Ceux qui leur font la leçon se défendent eux-mêmes de vouloir leur « faire la morale ». Ils s’expriment en prenant la précaution de dire que leurs jugements ne sont pas inspirés par la morale. Au terme « morale », qui porte avec lui des connotations religieuses que beaucoup jugent vieillies, on préfère d’ailleurs le terme d’« éthique », qui semble mieux convenir à une société laïque, même si l’origine étymologique des deux mots est la même (mores et ethos) et si, en toute rigueur, l’éthique ne saurait avoir qu’une portée individuelle.

Il ne fait donc pas de doute que la morale traditionnelle se perd. Mais une autre la remplace. L’ancienne morale prescrivait des règles individuelles de comportement : la société était censée se porter mieux si les individus qui la composaient se comportaient bien. La nouvelle morale veut moraliser la société elle-même, sans imposer de règles aux individus. L’ancienne morale disait aux gens ce qu’ils devaient faire, la nouvelle morale décrit ce que la société doit devenir. Ce ne sont plus les individus qui doivent se conduire de façon droite, mais la société qui doit être rendue plus « juste ». C’est que l’ancienne morale était ordonnée au bien, tandis que la nouvelle est ordonnée au juste. Le bien relève de l’éthique des vertus, le juste d’une conception de la « justice » elle-même colorée d’une forte imprégnation morale. Alors même qu’elles prétendent rester « neutres » quant au choix des valeurs, les sociétés modernes adhèrent à cette nouvelle morale. Elles sont à la fois ultra permissives et hyper-morales.

Le fond des choses, c’est ce que Max Weber appelait la logique du devoir-être. L’Antiquité vivait dans la communion de l’Être, la modernité naissante s’est réclamée du devoir-être. En termes simples : le monde doit devenir autre chose que ce qu’il a été jusqu’ici. Il doit être transformé pour devenir « plus juste ». Il doit être reconstruit selon un projet issu d’une croyance ancienne ou de la raison moderne. La justice et le droit ne définissent plus un rapport d’équité entre les personnes, mais expriment eux aussi un devoir-être. Tout le social est ainsi réinterprété à la lumière de ce devoir-être, qui ne fait aucun cas de la nature des choses et des êtres.

À la base du devoir-être, on trouve un refus du monde tel qu’il est. Ce refus, d’une certaine manière, est aussi un « non » à la vie. « Mundus est immundus », disait saint Augustin. Il faut donc le transformer, le corriger, pour satisfaire aux exigences divines disent les uns, pour faire droit à la nécessité historique prétendent les autres. Cette volonté de (re)bâtir le monde, ou encore de le « réparer » (tikkun), remonte à la Bible, qui nous dit que le monde est imparfait, qu’il est affligé d’un moindre-être. Toute l’idéologie du progrès, tout l’utopisme des Lumières, en représente la version profane : sous des habits séculiers (le bonheur remplace le salut, l’au-delà cède la place à l’avenir), c’est encore et toujours la vieille foi messianique et chiliastique dans la marche irrésistible de l’histoire vers sa fin (mouvement débouchant sur une autosuppression) qui est à l’œuvre. Le « progrès », c’est cette lente amélioration du monde, appelé à progresser de manière unitaire vers des jours meilleurs. « Remplacez le salut chrétien par la foi au progrès, dit Pierre Legendre, et vous obtenez le credo commercial de l’Occident planétaire ».

La religion chrétienne s’est d’emblée voulue constitutive d’une « communauté universelle réelle » (Pierre Manent), la respublica christiana. Les théoriciens des Lumières assurent que c’est en s’appuyant sur leurs propres facultés, et non en observant les préceptes de Dieu, que les hommes assureront leur salut et parviendront à créer la société parfaite, ou du moins la société définitive, « finale », mais l’idée même d’un mouvement de l’histoire se dirigeant dans cette direction leur vient d’une religion qu’ils croient avoir abolie, alors qu’ils ne l’ont que transformée sans même s’en apercevoir, ce qui la rend chez eux plus opérante que jamais. Comme le dit John Gray après bien d’autres, à commencer par Karl Löwith, les Lumières se bornent à recycler la croyance selon laquelle l’histoire est le récit du salut de l’humanité. Gray montre que cette croyance se retrouve aussi bien dans le communisme stalinien que le néoconservatisme américain, qui croit que l’on peut arriver à la société parfaite « en donnant libre cours à la magie du marché » : « En dépit de ses prétentions à une rationalité scientifique, le néolibéralisme a ses racines dans une interprétation téléologique de l’histoire en tant que processus au but prédéterminé, et en cela comme à d’autres égards, il présente une proche ressemblance avec le marxisme » (Black Mass. Apocalyptic Religion and the Death of Utopia, Allen Lane, London 2007).

Fondée sur les droits subjectifs que les individus tiendraient de l’état de nature, l’idéologie des droits de l’homme, devenue la religion de notre temps, est avant tout une doctrine morale. Sa principale caractéristique, écrit Marcel Gauchet, est de « s’enraciner dans ce qui constitue effectivement la pierre de touche du légitime et de l’illégitime au sein de notre monde, afin d’en tirer à la fois une grille de lecture et un programme pour l’action collective […]. L’idéologie des droits de l’homme déchiffre la réalité sociale à la lumière de ce qu’elle devrait être […] Le seul inconvénient de cet impérialisme du devoir-être est qu’il ne pousse pas à l’intelligence des obstacles qu’il trouve sur sa route, quand bien même ils répondent manifestement à de fortes nécessités, du point de vue de l’existence en commun. La seule chose qu’il ait à en dire est qu’ils ne devraient pas exister. À quoi bon chercher leur raison d’être ? L’écart à la norme est rejeté dans les ténèbres extérieures comme un mal dont la condamnation en tant que mal est supposée épuiser la compréhension. L’idéologie des droits de l’homme se traduit, en d’autres termes, par une invasion de moralisme, un moralisme d’autant plus imparable qu’il mobilise les ressorts intimes de l’affectivité » (« De la critique à l’autocritique », in Le Débat, mai-août 2008, p. 159).

Le nouvel ordre moral, c’est ce que Philippe Muray appelait l’empire du bien. Ce bien n’est qu’un bien dérivé de la priorité du juste, un bien « objet du désir juste ». Ce bien a aujourd’hui dégénéré en un nouveau moralisme – une « moraline », aurait dit Nietzsche. Parallèlement, le mal est nié comme faisant intrinsèquement partie de la nature de l’homme, tout en étant reconnu, sous la forme extrême du « mal absolu », comme négation radicale du bien des droits de l’homme.
La droite a souvent une vision fondamentalement éthique de la politique, la gauche une vision morale. D’un côté Excalibur, de l’autre les Béatitudes. Deux univers de valeurs bien différents, mais aussi impolitiques (impropres à la compréhension de ce qu’est la politique) l’un que l’autre. Aujourd’hui, c’est la vision morale qui domine. Et c’est ainsi que cette société, que beaucoup jugent dépourvue de toute morale, peut en réalité se retrouver porteuse d’une morale d’un autre genre, d’un moralisme omniprésent que propagent ses dévots, ses missionnaires et ses ligues de vertu. On demande des libertins.

Robert de Herte, Éléments n°130, 2009.

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