15/01/2013

Individualisme ou néotribalisme ?

 
 
Ce texte a constitué la Tribune Libre du numéro 37 de la Revue « Sud » (juin 2007)
 
 
En août 1983, au XVIIe Congrès Mondial de Philosophie qui se tint à Montréal, je présentai un exposé intitulé Mort de la culture et naissance de l’individu. Plongé à l’époque dans la lecture de Nietzsche, sur lequel je commençais à préparer une thèse de Doctorat d’Etat en Philosophie (thèse que j’allais soutenir huit ans plus tard, en février 1991, à Nice, sur la question du « futur dans l’œuvre de Nietzsche »), je tentai en particulier de démontrer à travers mon propos l’éminente actualité des intuitions nietzschéennes. Nietzsche fut en effet le premier à annoncer, dès le dernier tiers du XIXe siècle, ce que, six ans après ma conférence de Montréal, le philosophe Alain Renaut dénomma avec justesse « l’ère des individus » (dans un ouvrage portant ce titre paru chez Gallimard en 1989). Nous étions, selon moi, en train de quitter l’ère de la culture, c’est-à-dire de sortir de cette longue phase de notre histoire durant laquelle des communautés humaines (tribus, ethnies, nations, etc.), enracinées dans leur identité et dans leurs spécificités, trouvaient une parade à l’entropie inéluctable qui frappe toutes les structures organisées en produisant des œuvres (matérielles, religieuses, spirituelles, esthétiques) aptes à survivre à la mort des individus composant ces collectivités et à s’inscrire dans la durée.
 
La culture m’apparaissait alors comme un « anti-destin », et j’étendais à l’ensemble des manifestations culturelles ce qu’André Malraux avait réservé aux seules œuvres d’art. La résistance à la mort avait ainsi été, durant toute cette longue phase historique, le critère le plus indiscutable de la qualité des productions culturelles de l’humanité. M’inscrivant dans la filiation des analyses nietzschéennes que la préparation de ma thèse m’avait rendu familières, j’affirmai, avec le ton péremptoire propre à un philosophe encore bien jeune, que nous étions sur le point de laisser derrière nous l’âge des cultures pour entrer dans l’âge des individus. Je me permis même de créer un mot (oserais-je dire un concept ?) pour signifier ma thèse : nous entrions, disais-je, dans l’ère « idiogénétique », terme qui véhiculait dans mon esprit l’idée que ce qui dorénavant allait être engendré avec une puissance inouïe, ce n’étaient plus des œuvres défiant les siècles, mais des individualités (d’où mon utilisation de la racine grecque « idios », dont le sens est « propre », « particulier ») dont les plus grands génies de notre histoire n’ont été que la pâle préfiguration..
 
Ma conférence rencontra d’emblée un écho certain. Durant le Congrès, je fus longuement interviewé et enregistré par une journaliste de France-Culture, Armelle Gauffenic, qui me fit l’honneur d’être l’un des principaux participants des deux émissions consacrées au Congrès de Montréal qu’elle proposa sur cette chaîne radiophonique quelques mois plus tard. La rédaction de ma thèse, puis sa soutenance en 1991, la réécriture de la troisième partie de cette thèse en vue de sa publication chez Vrin en 1993 (L’individu éternel / L’expérience nietzschéenne de l’éternité, Bibliothèque d’histoire de la philosophie, Vrin, Paris, 1993), la publication de nombreux articles et de quelques ouvrages, allaient me faire oublier pendant près de vingt ans cet épisode de ma vie de philosophe.
 
Miracle d’Internet ! Mon ordinateur me replongea brutalement, début 2006, dans mon escapade canadienne de 1983, ce qui m’amena à relire la conférence prononcée au Palais des Congrès de Montréal qui était sortie de ma mémoire. En naviguant sur la toile, j’appris à ma très grande surprise que des sociologues canadiens avaient repris à leur compte, en l’attribuant honnêtement à son auteur, « le philosophe corse Philippe Granarolo » (« philosophe corse », car j’étais professeur de classes préparatoires au lycée de Bastia au moment de ce Congrès Mondial de 1983), la notion d’ « ère idiogénétique ».
Or, entre 1983 et 2006, un sociologue, d’une part, et des événements historiques majeurs, d’autre part, avaient été de nature à ébranler sérieusement ma thèse. Celui qui est depuis longtemps l’un de mes sociologues préférés, Michel Maffesoli, que j’eus le plaisir de rencontre à Toulon au milieu des années 1990, écrivit en 1988 un livre que je lus avec passion : Le temps des tribus / Le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse (Méridiens Klincksieck). On ne saurait bien évidemment résumer en quelques lignes un essai aussi riche. Mais, pour ce qui concerne notre propos, retenons seulement de l’essai de Maffesoli que notre temps serait comparable à la décadence de l’empire romain. Pendant que toutes les institutions qui avaient donné corps à l’une des plus brillantes civilisations qui soient s’effritaient dans l’inconscience générale, de petites collectivités, celles des premiers chrétiens, auxquelles personne ne prêtait attention, portaient en germe le monde à venir : les tribus de la chrétienté primitive annonçaient la civilisation européenne médiévale, mais nul alors n’était apte à le percevoir. La même néotribalisation caractériserait notre époque : tandis que le regard n’est le plus souvent attentif qu’à ce qui s’écroule, des tribus se forment, de nouvelles collectivités cristallisent. En elles, ou du moins en quelques-unes d’entre elles, se dessine en un filigrane que nous ne savons aujourd’hui décrypter la figure du monde qui vient.

Pour ce qui est des événements historiques majeurs auxquels j’ai fait allusion, c’est, vous l’avez compris, au 11 septembre 2001 en particulier que je songe. L’islamisme a pris de cours tous les intellectuels, exception faite (peut-être) de Régis Debray dont la Critique de la raison politique (Gallimard, 1981) énonçait contre l’air du temps que « les mausolées sont faits pour durer, les « ismes » pour passer » (p. 17), ou encore que « nous sommes libres de croire en ce que nous voulons, même si nous ne pouvons nous libérer de l’obligation de croire en quelque chose (en tant que et tant que nous formons un nous) » (p. 339), ou enfin que « le mondialisme subi suscite le particularisme délibéré, comme antidote à l’homogène » (p. 466)..

Ma thèse de 1983 a-t-elle donc perdu toute pertinence ? Sommes-nous entrés dans une ère néotribale, aux antipodes de cette époque idiogénétique que j’annonçais à Montréal ? Je remercie vivement la revue Autre Sud de me donner, début 2007, l’occasion de répondre à ces interrogations. L’espace de cette tribune libre étant fort réduit, je choisirai pour présenter mes réponses la méthode des « scénarios » chère aux futurologues. Outre l’avantage de me permettre une présentation succincte de mes hypothèses, cette méthode a l’intérêt d’éviter tout dogmatisme et d’exposer ces possibles avec la prudence qui s’impose à tout discours portant sur le futur.
 
Pour le premier des trois scénarios que je vais exposer, je m’appuierai sur un ouvrage paru lui aussi entre ma conférence de Montréal et le moment présent. En 1992, un politologue américain, Francis Fukuyama, rédige un texte qui allait rapidement devenir un best-seller mondial, The End of History and the Last Man, presque aussitôt traduit en langue française chez Flammarion (La fin de l’histoire et le dernier homme). Francis Fukuyama avait eu l’heureuse inspiration d’écrire en 1989, dans la revue The National Interest, un article consacré à la thématique hégélienne de la « fin de l’histoire » : article dépourvu de toute originalité, dans lequel ce Conseiller au Département d’Etat américain présentait à un public de non spécialistes la lecture de Hegel proposée par Alexandre Kojève, dont le séminaire avait attiré à Paris, à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, entre 1933 et 1939, les grands intellectuels français de l’époque (Aron, Lacan, Bataille, etc.). Quelques mois à peine après la publication de cet article consacré à la fin de l’histoire, à la stupéfaction générale, le bloc de l’Est dégringolait comme un château de cartes et le Mur de Berlin s’écroulait au son du violon de Rostropovitch. L’inculture philosophique (et pas seulement philosophique …) américaine eut pour effet que Fukuyama, dont les propos seraient passés inaperçus en France, apparut aux yeux des lecteurs de son article comme un authentique prophète qui, seul de sa corporation, avait su annoncer l’effondrement du système communiste. Il prit donc la décision (financièrement très rentable) de transformer son bref article en un volumineux ouvrage, La fin de l’histoire et le dernier homme. Ce gros livre, fort indigeste, connut un succès mondial, l’immense foule des incultes (dont l’autre nom est l’ « intelligentsia ») croyant trouver à travers la prose de Fukuyama des repères permettant de s’orienter dans le monde nouveau qui venait de naître. L’essayiste américain, s’appuyant une seconde fois sur la lecture de Hegel par Kojève, tentait de démontrer que le libéralisme individualiste allait s’imposer sur l’ensemble de la planète, rejetant dans les poubelles de l’histoire tous les autres systèmes politiques. La victoire de nos démocraties était inéluctable puisque seul ce système politique correspondait à la nature profonde de l’être humain, assoiffé d’égalité, mais plus encore de victoires : chacun veut que la compétition soit juste, mais chacun veut gagner la course ! Seul bémol expliquant la seconde partie du titre de l’ouvrage (« et le dernier homme »), qui se voulait d’inspiration nietzschéenne : lorsque la planète entière sera composée d’entités soumises aux règles de la démocratie occidentale, un ennui profond risque de submerger l’humanité, privée des rivalités et des oppositions de systèmes et d’idéologies qui avaient animé notre histoire.
 
En ramenant à quelques éléments simples le gros livre de Fukuyama, on aurait donc, pour ce qui concerne notre propos, le scénario suivant : l’histoire chemine vers sa fin, qui verra le triomphe planétaire de la démocratie libérale, mais plus elle se rapprochera de cette fin, plus seront violentes les résistances des dernières parties de la planète qui tenteront en vain de refuser le modèle occidental. Les néotribalismes, en particulier religieux, qui se développeront, et dont Fukuyama, reconnaissons-le, avait annoncé avec lucidité la venue, ne seront que les derniers soubresauts des retardés de l’histoire qui deviendront d’autant plus agressifs qu’ils pressentiront le caractère programmé de leur défaite. Fukuyama a introduit depuis quelques nuances dans ses propos, en particulier dans un second livre intituléLa confiance et la puissance  (traduction française parue chez Plon en 1998) sans toutefois en modifier les axes fondamentaux.
 
 Mon second scénario reprendra les thèses de Maffesoli évoquées plus haut. Notre hyper-individualisme ne serait qu’une parenthèse de l’histoire, l’un de ces moments revenant à intervalles réguliers où, ainsi que le disait ce grand oublié qu’est Gustave Le Bon, les anciens dieux sont morts et où les nouveaux dieux ne sont pas encore visibles. En me permettant un usage un peu libre des thèses de Maffesoli, je dirais que la figure du monde à venir ne peut être lue directement ni dans les nouvelles tribus dont nul ne saurait sérieusement prédire l’avenir, ni dans les tribus relevant d’un ancien paradigme (par exemple les tribus islamistes), qui sont très probablement condamnées par l’essor technologique et par la mondialisation techno-médiatique. Nous ne pouvons donc ici que reconnaître que nous nous trouvons face à un indécidable : seul un avenir lointain pourra valider ou invalider les thèses de Maffesoli, aucun examen de la réalité actuelle ne pouvant offrir un argument de poids en faveur ou en défaveur de ses propositions.
 
Reste donc un troisième scénario qui, vous le devinez déjà, a mes faveurs. Est-ce par entêtement que je défendrai, en l’amendant quelque peu, la thèse exposée en 1983 à Montréal ? Je ne le pense pas. Ni Fukuyama, ni Maffesoli, n’ont pu me contraindre à devoir renoncer à mon hypothèse d’une ère « idiogénétique » dont nous vivrions les prémices. Nietzsche demeure en ce début du XXIe siècle, aussi étrange que cela puisse sembler à ceux qui ne l’ont pas lu, l’analyste le plus lucide du monde contemporain. L’événement qui s’est produit en Grèce il y a environ vingt-cinq siècles, cet événement qu’Ernest Renan dénommait avec bonheur le « miracle grec », constitue, sauf cataclysme imprévisible et assez peu vraisemblable, une mutation irréversible de l’être humain. Penchons-nous par exemple sur ce que Nietzsche affirme, dans un texte qu’on peut trouver dans les cahiers rédigés durant l’été 1880, texte jamais remis en cause par la suite. Le philosophe qu’on considère trop rapidement comme l’ennemi acharné de Socrate, comme celui qui veut « renverser le platonisme », s’exprime en ces termes : « La morale de l’individu défiant la communauté et ses principes, commence avec Socrate » (Gallimard, Œuvres Complètes de Nietzsche, tome IV, p. 399).
 
L’émancipation individualiste de la civilisation hellénique, réactivée par la Renaissance italienne, et dont toute la philosophie occidentale n’a cessé de creuser le sillon, a transformé sans retour possible l’animal de troupeau, qui ne trouvait croyances et salut que dans son groupe d’appartenance, en un individu dont les liens avec la communauté ne cessent de se distendre. Je corrigerai seulement en un point mon analyse de 1983 : pour que ce mutant qu’est l’individu en devenir résiste aux pressions que les tribus archaïques vont lui imposer toujours plus durement (ne serait-ce que pour les raisons signalées à juste titre par Fukuyama), pour qu’il traverse indemne la phase transitoire durant laquelle des phénomènes de néotribalisation se manifesteront, trompeuses anticipations d’une configuration qui ne verra jamais le jour, les « ovules » que nous sommes (l’expression est de Nietzsche lui-même), qui sont les semences du Surhumain, devront très vraisemblablement savoir prendre la configuration provisoire de groupes de défense grâce auxquels ils pourront résister aux forces grégaires qui tenteront de les détruire. Quelles formes prendront ces groupes ? Comment des individus peu aptes à l’insertion dans un collectif sauront-ils surmonter leur antipathie naturelle pour la horde afin de rejoindre, dans un objectif de simple survie, ceux qui comme eux sont porteurs de la semence qui seule a un avenir ? Je l’ignore pour l’essentiel. Et même si j’ai pu méditer quelques hypothèses en réponse à ces interrogations, je ne saurais les développer ici. Mais rien ne me conduit, en ce début 2007, à renoncer sur le fond à l’intuition selon laquelle la culture, au sens ethnologique du terme, est bien derrière nous. Rien ne m’amène à m’éloigner de l’idée selon laquelle cette « mort de la culture » n’est nullement barbare, que l’ère idiogénétique prendra au contraire une forme moins animale qu’une culture qui n’était animée que par la volonté biologique de résister à la mort. Rien ne me pousse vers un pessimisme que mon « idiosyncrasie » (terme éminemment nietzschéen là encore),  tout autant que ma raison, m’amènent à rejeter. Il faudra peut-être quelques milliers d’années pour que l’individu accompli surmonte tous les obstacles qui parsèmeront sa route : mais comme le dit fort bien celui qui demeure mon maître à penser, « qu’importent quelques milliers d’années ».
 
 

 

 

 

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