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07/04/2016

Sexualité et Corrida: des mythes de fécondité à la théâtralisation de l’acte sexuel.

« Sexualité et Corrida: des mythes de fécondité à la théâtralisation de l’acte sexuel. »

Christine Pic-Gillard, docteure en Études hispaniques à l’Université

Conférence

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Introduction

L’animal apparaît dans la représentation que donne l’Homme du monde qui l’entoure dès la préhistoire, dans ses dessins sur les parois des grottes. Bison, cheval ont une relation dynamique avec l’Homme. La chasse étant nécessaire à la survie de l’espèce, elle est donc souvent représentée avec des animaux entaillés ou perforés. La force du bison/taureau provoque peur et respect, désir de s’approprier sa force en le dominant. Ce taureau, dont la forme stylisée a donné la lettre A de l’alphabet, a été élevé au rang de dieu dans l’antiquité, et continue a être présent dans les débats actuels sur les rapports de l’homme à l’animal, la passion étant à son paroxysme lorsqu’il s’agit de la chasse et plus encore lorsqu’il s’agit de la corrida, cette dernière activité restant totalement inclassable ni sport ni art bien que sportive et artistique, elle éveille des émotions primales. Mon hypothèse est que la corrida est une représentation théâtralisée de ce qui fait la survie de l’espèce: la relation sexuelle.

Nous nous attacherons à commenter l’aspect sexuel lié à la figure du taureau, des mythes méditerranéens antiques à la fête païenne puis nous nous arrêterons sur la symbolique sexuelle de la corrida dans les règles actuelles et dans son utilisation artistique à travers deux oeuvres: le film “Matador” de Almodovar et la BD “Fiesta” de Fernando Fernandez.

 

1- Le taureau dans les mythes

 

Je ne suis absolument pas spécialiste des mythes de l’antiquité, mais j’ai remarqué que le taureau est une figure centrale des mythes méditerranéens.

Le taureau est solaire. Il apparaît comme une force vitale, en relation avec la guerre, la mort et l’amour, c’est-à-dire en relation avec ce qui est l’essence de la vie. D’ailleurs, il est un des éléments du mythe de la création du monde en Perse – 600 av JC- par exemple (Abudad le taureau primordial). En Mésopotamie dans la légende de Gilgamesh : le dieu Anou crée un taureau céleste à la demande de sa fille repoussée par Gilgamesh pour le lancer contre lui. Le taureau mis en pièces, Gilgamesh part à la recherche de l’immortalité.

 

Mithra ou Mithras est un dieu indo-iranien dont le culte connut son apogée à Rome aux IIe et IIIe siècles de notre ère. Plusieurs documents hittites confirment son existence dès le IIe millénaire avant J-C. Dans la Perse antique, le culte obtint une véritable importance. Il se développa à Rome probablement à partir du Ier siècle de notre ère, sans que l’on sache exactement quand et comment il fut introduit dans l’empire. Peu d’éléments sont connus sur le contenu du mithraïsme et les valeurs qu’il véhiculait. Seules deux scènes de la geste de Mithra sont actuellement bien connues et identifiées : sa naissance et la tauroctonie. La tauroctonie est sans conteste la scène la plus représentée dans les sanctuaires du dieu, qu’il s’agisse de sculptures, de bas-reliefs ou de fresques. Il semble qu’après avoir chassé le taureau, Mithra l’ait rattrapé et tué. Le sacrifice du taureau serait à l’origine de la vie, le sang de l’animal fertilisant la terre.

Le taurobole est un sacrifice expiatoire pendant lequel on égorgeait un taureau en l’honneur de Mithra pendant l’antiquité. On faisait ce sacrifice sur une pierre ou une planche percée de trous, placée elle-même au-dessus d’une fosse dans laquelle le fidèle était aspergé du sang de l’animal. Il était ainsi purifié. Les tauroboles se pratiquaient en général assez rarement et donnaient lieu à de grandes cérémonies populaires au cours desquelles de nombreux sacrifices étaient pratiqués. À l’issue de la cérémonie, les fidèles faisaient sculpter des autels commémoratifs mentionnant leur nom, le nom du prêtre officiant, la date. Ces autels tauroboliques étaient sculptés avec une représentation de l’animal sacrifié : taureau, bélier, mouton, et parfois des objets rituels. Le taurobole désigne uniquement le sacrifice d’un taureau. S’il s’agit d’un bélier, on parle alors de criobole. Mais le terme de taurobole est devenu générique. Une quarantaine d’autels tauroboliques sont conservés en France.

 

Ce rite fut étendu aux pratiques cultuelles de Cybèle. En Espagne, en France et en Italie les tauroboles avaient lieu en avril, comme le commencement de la saison taurine actuellement. En Espagne, les pratiques cultuelles autour du taureau sont antérieures à la présence romaine; les Ibères sculptaient des représentations de taureaux sur les stèles funéraires.

Le Minotaure est, dans la mythologie grecque, un monstre fabuleux possédant le corps d’un homme et la tête d’un taureau ou mi-homme et mi-taureau. Né des amours de Pasiphaé et d’un taureau envoyé par Poséidon il fut enfermé par le roi Minos dans le labyrinthe, situé au centre de la Crète, qui fut construit spécialement par Dédale afin qu’il ne puisse s’en échapper et que nul ne découvre son existence. Dans les textes anciens, le Minotaure porte aussi le nom d’Astérios, ou Astérion, du nom du roi de Crète à qui Zeus avait confié Minos, fruit de son union avec Europe. Le Minotaure a finalement été tué par Thésée, le fils d’Égée à l’aide d’ Égée.

 

Tous ces mythes autour de la figure du taureau sont en relation avec la dualité Vie/ Mort. Le taureau est la force et l’énergie créatrice, de son sacrifice naît la vie. La christianisation a vidé ces mythes de leur sens, mais les rites liés aux taureaux perdurent pendant de longs siècles, en particulier en Espagne au point où au 17e siècle une bulle papale les interdise, ce qui ne les fait pas disparaître d’ailleurs.

 

 

2- Le taureau dans les fêtes

 

Avec le christianisme, le taureau devient un élément de fête populaire, comme survivance des rites païens, avec donc un substrat symbolique. Les rites sont liés à la fertilité et à la fécondité. Dans le bassin méditerranéen, c’est en Espagne que ces fêtes ont eu la plus grande importance et duraient dans le temps.

Les fêtes avec le taureau commençaient avec le printemps et s’achevaient à la fin de l’été. Beaucoup de ces fêtes existent encore en Espagne. Il y a trois formes : le simulacre, le taureau réel sans mise à mort, le taureau mis à mort.

Le simulacre est une représentation du taureau promené dans les rues lors du carnaval. Il est associé au feu (mise à feu de pétards accrochés au mannequin), dans la symbolique solaire du printemps.

Le taureau réel: Il peut être promené en défilé ou donner lieu à des jeux: sauter par dessus le taureau, courir devant lui. Ce sont les jeunes hommes qui montrent leur habileté et leur courage; une manière de se mettre en concurrence et de prouver leur virilité.

Les fêtes où le taureau est mis à mort sont attestées avant la présence romaine, avec une valeur religieuse. Au 15eS il existait une fête très répandue qui a perduré jusqu’à il y a peu : un taureau était jeté du haut d’un rocher, les testicules étaient ensuite coupées et promenées en défilé dans le village puis le taureau était partagé entre les habitants: Il s’agissait de s’approprier la force et la puissance du taureau. Il existait d’autres jeux avec mise à mort par épuisement du taureau blessé par des piques.

C’est aussi au 15e siècle qu’apparaissent les premières places où se déroulent les courses de taureaux, qui prendront une forme ritualisée à partir du 18e siècle avec l’ouverture d’écoles de tauromachie. Les historiens Véronique Flanet et Pierre Veilletet soulignent la difficulté à dater précisément l’apparition de la corrida dans l’histoire : « Les premières courses de taureaux dont on ait connaissance datent des fêtes royales données Alphonse II des Asturies en l’an 815. On n’en sait pas plus. Il faut attendre le XIIIe siècle pour en savoir davantage du combat lui-même (…) En revanche, des légendes laissent penser (…) que la tradition tauromachique est déjà bien implantée dans les contrées les plus reculées de la péninsule ibérique tant chez la noblesse qu’auprès du peuple. »

Au Moyen Âge, les nobles organisaient entre eux des chasses aux taureaux et des joutes équestres pendant lesquelles ils attaquaient le taureau à l’aide d’une lance. Ainsi, selon une chronique de 1124, des « fêtes de taureaux » eurent lieu à Saldaña alors que Alphonse VII s’y trouvait. La chronique rappelle également que Le Cid était lui-même friand de ces jeux. Au XIIe siècle, le succès d’une fête royale reposait essentiellement sur un personnage inconnu dans les provinces du sud de la péninsule, le mata-toros, qui tuait l’animal d’un jet de javelot. Plus tard, Charles Quint sera grand amateur de ce spectacle sous forme de joutes équestres, c’est-à-dire des « jeux de toros » répondant à des codes précis, dont l’habileté des cavaliers est rapportée par de nombreux traités.

 

 

3- La théâtralisation de l’acte sexuel

 

3.1. Dans la corrida

 

Nous avons vu que, sans faire remonter l’origine de la corrida aux rites anciens, cependant des éléments symboliques de ces rites s’y retrouvent : affrontement dialectique des deux principes féminin/masculin; solaire/lunaire, cycle vital fécondation/vie/mort. Ces éléments n’ont plus de signification religieuse ; il y a eu un glissement des rites de la fécondité vers une symbolique de l’acte sexuel ; glissement logique de la fécondité vers la jouissance à partir du moment où la fécondité est maîtrisée, tant pour l’agriculture que pour la reproduction humaine. Reste le principe de jouissance dans le couple.

 

Le temps du combat est mesuré, intensif et bref : vingt minutes en trois phases (face à face, jeux, mort). La mort est l’aboutissement nécessaire à la tension extrême empêchant toute frustration et surtout permettant la fin du cycle et donc le commencement d’un autre cycle. La mort du taureau c’est la jouissance.

L’arène est circulaire : c’est la représentation du cycle de la vie, c’est aussi l’intimité du couple dans un lieu clos et protecteur. La forme et l’heure (course du soleil au-dessus de l’arène) permettent le jeu d’ombre et de lumière figurant la lumière de la vie et l’ombre de la mort. L’ombre progresse au cours des 6 combats que dure une corrida.

Les acteurs sont des représentations ambigües des principes féminins et masculins. Le taureau est l’élément féminin du couple malgré ses 500 kilos et sa puissance musculaire. Les cornes, élément phallique, doivent se faire berceau pour accueillir le torero. Dans chacun des acteurs, les deux principes, féminin et masculin, coexistent et luttent. Le jeu consiste à éliminer la puissance masculine du taureau, puissance dangereuse qui peut donner la mort (les cornes) aussi dangereuse que la puissance féminine capable de donner la vie, donc la mort. Le torero est l’élément masculin malgré son aspect efféminé. Son aspect fragile lui permet de séduire ; au début, il n’est pas armé, il n’a pour réduire son partenaire qu’un morceau de tissu. Dans les passes de cape, les deux éléments sont partenaires, ils sont à égalité dans le jeu de séduction ; le vocabulaire le dit : le taureau “se donne, s’abandonne, se refuse”. La qualité de la corrida dépend du niveau d’acceptation du taureau : si le taureau se dérobe, le jeu se fait violence, c’est un viol qui provoque la colère du public envers le torero qui n’a pas su se faire accepter. Dans ce cas, la mise à mort est huée, car ce n’est pas la délivrance de la jouissance, mais un viol qui se termine par un meurtre.

Si le taureau doit se faire féminin, il est cependant un symbole solaire; comme le torero est un symbole lunaire – c’est pourquoi il donne la mort- alors même qu’il est l’élément masculin. Les deux principes sont dans les deux acteurs.

 

3.2 Deux exemples

 

L’aspect sexuel de la corrida a été perçu par les artistes du 20e siècle (Picasso, Bataille, Leiris dans les années 50 en France).

J’ai choisi de commenter deux oeuvres espagnoles qui datent des années 80. La simultanéité de la parution de ces deux oeuvres du septième et huitième art n’est pas fortuite. La parution correspond au retour de la démocratie en Espagne, qui a clairement signifié une libération de la vie sexuelle des Espagnols. En outre, la corrida, contrairement à ce qui se dit parfois à tort, n’est pas un symbole fasciste ; Franco détestait les corridas et préféra et de loin promouvoir le football qui lui semblait être un élément de modernité acceptable.

 

Almodovar “Matador”

Tourné en 1986 il raconte le croisement de destin d’une avocate qui tue ses amants dans un simulacre de corrida (estocade) avec un ex-torero blessé directeur d’une école de tauromachie. Leur passion débouche sur une théâtralisation de leur double suicide/meurtre dans une mise en scène tauromachique.

Les deux principes féminin/masculin sont dans les deux personnages et dans leurs actes. Au début, c’est la femme qui tue, ensuite c’est l’homme. Les dialogues mettent en relation les deux principes de vie et de mort, la mort étant essentielle à la vie :

“Cesser de tuer c’est cesser de vivre”

“Il y a dans tout criminel un côté féminin et dans toute criminelle un côté masculin.”

Mais aussi la relation entre l’amour et la mort : “je t’aime autant que ma propre mort.”

 

Fernando Fernandez “La fiesta”

BD publiée dans le journal national El Pais en 1988

Couverture: torero du 18e S.

Préambule de 3 pages:

Page 1: combat pour la vie et la mort (chasse et guerre) depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui.

Page 2: l’attirance pour la force bestiale et la lutte entre l’homme et la nature. Référence au soleil et à la lune, principe masculin et féminin.

Page 3: représentation symbolique de la lutte entre nature et culture par les deux figures, le taureau et le torero. La bestialité contre l’intelligence. Naissance des mythes.

Page 4 : deuxième couverture: la femme et le taureau superposés; masculin et féminin mêlés, les cornes du taureau à la place du sexe de la femme. Début de l’interprétation, nous sommes bien dans la représentation symbolique, ritualisée.

Pages suivantes, la page est divisée en deux: la corrida à gauche; l’acte sexuel à droite.

Dernière page : “l’homme veut du sang, pourquoi? La douleur aussi, parce qu’il n’y a pas de bonheur sans amertume ni de vie sans mort”.

 

Conclusion

La corrida peut être interprétée comme une théâtralisation de l’acte sexuel c’est-à-dire représentation du cycle de vie. Elle peut être aussi interprétée, et ce n’est pas contradictoire, comme une théâtralisation du combat entre nature (force du taureau) et culture (intelligence du torero).

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